Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Abolir la viande (I)

1447594604.jpg

Cahiers Antispécistes n°29 (février 2008)

Par Estiva Reus et Antoine Comiti

Résumé

La thèse défendue dans cet article est qu’il faut dès maintenant œuvrer explicitement à l’interdiction légale de la production et de la consommation de chair animale. C’est à la fois une mesure nécessaire et une mesure qu’il est possible d’obtenir sans attendre une révolution des mentalités ou de l’organisation de nos sociétés.

« On ne doit pas maltraiter ou tuer des animaux sans nécessité » : partout dans le monde, ce précepte fait partie de la morale commune. Partout dans le monde, la consommation alimentaire de produits animaux est la cause principale pour laquelle des humains maltraitent et tuent des animaux, sans nécessité. Le précepte précité n’est pas dénué d’impact : des personnes refusent de consommer des produits d’origine animale, d’autres réduisent leur consommation de viande, d’autres encore choisissent des produits issus d’élevages offrant quelques garanties sur le traitement des animaux ; des pays adoptent quelques lois protégeant les animaux d’élevage. Mais cela ne suffit pas à inverser la tendance : le nombre d’animaux élevés et pêchés dans le monde croît inexorablement, tandis que l’élevage industriel se généralise. Il est illusoire d’attendre que les dispositions adoptées en faveur du bien-être animal finissent par assurer des conditions de vie et de mort décentes aux milliards d’animaux mangés chaque année : les éleveurs peuvent difficilement se résoudre à faire passer le bien-être des bêtes avant la rentabilité de leur exploitation, et on ne dispose ni des espaces ni de la main d’œuvre requis pour traiter tant d’animaux avec soin.

La prise de conscience du fait que production de chair animale a un impact environnemental désastreux ne conduira pas nécessairement à une amélioration du sort réservé aux bêtes : si l’intérêt des animaux n’est pas pris en compte en tant que tel, cette prise de conscience peut au contraire déboucher sur une intensification de l’élevage.

Le contraste entre les devoirs que les humains reconnaissent avoir envers les bêtes et la façon dont ils les traitent concrètement n’implique pas que les bonnes intentions affichées ne soient qu’hypocrisie. Ce contraste nous apprend toutefois que les changements spontanés de comportement des consommateurs ne constituent pas une force suffisante pour mettre fin à la boucherie. Il y a des raisons à cela. C’est par ailleurs une situation très commune : on ne réussit pas non plus à résoudre les problèmes de l’insécurité routière, de la pollution, de la misère humaine, de la maltraitance des enfants… en comptant uniquement sur la capacité de chacun à modifier ses habitudes pour y porter remède, même lorsqu’il qu’il est largement admis qu’il s’agit de maux.

Pour mettre un terme au sort hideux réservé aux animaux mangés, il faut que la question soit portée (aussi) au niveau politique. Il s’agit d’enclencher un processus qui s’achèvera par l’adoption de lois interdisant la prédation (chasse, pêche) et la production (élevage) d’animaux pour la consommation humaine. Les institutions publiques ont également un rôle à jouer dans la reconversion des travailleurs dont le revenu dépend de ces activités. Ce processus commence par l’expression publique de la revendication d’abolition de la viande.

Le temps est venu d’œuvrer à l’abolition de la viande, c’est-à-dire de soumettre au débat public l’idée que la consommation de chair animale devrait être interdite, de faire grandir l’adhésion à cette idée, et finalement de faire en sorte qu’une loi établissant cette interdiction soit adoptée dans chaque pays. Il s’agit d’obtenir le consentement des sociétés humaines à l’éradication d’une pratique, sur la base de la reconnaissance des torts majeurs qu’elle cause aux bêtes. Cette reconnaissance ne demande que l’application effective de ce qui est déjà la morale commune. La revendication d’abolition de la viande est destinée à prendre place dans l’agenda politique présent. Son aboutissement peut être pensé dans le cadre des institutions et de l’organisation sociale que nous connaissons déjà.

1. Une revendication nouvelle

L’émergence de cette revendication politique est un fait nouveau. Certes, depuis plus de deux mille ans, des penseurs ont questionné la légitimité de la viande ; des individus et des groupes humains ont refusé de s’en nourrir. Certes, il y a une trentaine d’années déjà qu’une fraction du mouvement animaliste mondial s’emploie à convaincre le public d’adopter un régime alimentaire sans produits animaux. La disparition de l’élevage et de la pêche constitue une composante explicite de son idéal. Jusqu’à présent pourtant, nul ne faisait de l’interdiction de consommer la chair animale un objectif affiché, et de la popularisation de cet objectif une priorité. La nécessité de recourir aussi aux moyens d’intervention publique pour mettre fin aux torts causés aux animaux concernés était à peine évoquée1. La conviction qu’il est possible de persuader nos contemporains de cette nécessité faisait défaut.

La revendication d’abolition de la viande a tardé à émerger parce qu’on a eu le sentiment qu’un tel mot d’ordre ne serait pas compris par une population très majoritairement carnivore, et que le simple fait d’en appeler à une interdiction braquerait les esprits. Pendant ce temps, face à chaque enquête révélant les horreurs subies par des animaux destinés à la consommation alimentaire, face à chaque montée en puissance de revendications spécifiques (interdire le gavage, refuser les poulets issus d’élevages industriels…), les filières viande ont cherché à semer l’inquiétude par cette mise en garde : « Attention, cette campagne est menée par une poignée de végétariens qui veulent vous imposer leur loi ! » S’est ainsi instaurée une situation paradoxale où les seules voix évoquant une offensive (de fait encore inexistante) visant à interdire la viande émanaient des forces qui ont intérêt à la dépeindre sous le jour menaçant de manœuvres conduites par un pouvoir occulte.

Les choses sont en voie de changement. Aux États-Unis, un livre2 publié en 2005 plaide pour le développement d’un « mouvement de démantèlement de l’élevage ». En France, le thème de l’abolition de la viande fait son apparition la même année (voir encadré) ; un groupe de discussion constitué autour de ce projet propose de lui donner pour support la résolution suivante :

Parce que la production de viande implique de tuer les animaux que l’on mange,

parce que nombre d’entre eux souffrent de leurs conditions de vie et de mise à mort,

parce que la consommation de viande n’est pas une nécessité,

parce que les êtres sensibles ne doivent pas être maltraités ou tués sans nécessité,

l’élevage, la pêche et la chasse des animaux pour leur chair, ainsi que la vente et la consommation de chair animale, doivent être abolis.

Les débuts du mouvement en France

Le thème de l’abolition de la viande a été débattu pour la première fois en août 2005 dans le cadre des Estivales de la question animale : http://question-animale.org La réflexion s’est prolongée sur un blog personnel : http://abolitionblog.blogspot.com/ et sur une liste de discussion : http://fr.groups.yahoo.com/group/ab... Cette première liste de discussion, de langue française, a été complétée en 2007 par une liste à vocation similaire en langue anglaise : http://pets.groups.yahoo.com/group/...

La conviction des personnes impliquées dans ce mouvement naissant est que la population est dès maintenant capable d’accueillir la revendication d’abolition de la viande autrement que comme une proposition aberrante ou scandaleuse. C’est, dès maintenant, une initiative recevable : une proposition dont les citoyens peuvent comprendre qu’elle relève d’une démarche sensée, même s’il faudra du temps pour qu’elle gagne un large soutien. Le débat public autour de cette initiative permettra d’exposer les raisons pour lesquelles le recours au moyen d’une interdiction légale est requis.

L’arrivée de cette revendication sur la scène politique amènera à évaluer sous un jour nouveau ce qui se présente à première vue comme une alternative à l’abolition : continuer à utiliser les bêtes à des fins alimentaires en prenant les dispositions nécessaires pour assurer leur bien-être. La réflexion suscitée par cette revendication pourrait également déboucher sur une formulation plus adéquate du lien – pressenti depuis longtemps – entre cause animale et préoccupations écologiques.

Poser l’objectif d’abolition de la viande ne conduit nullement à sous-estimer la valeur des campagnes, réflexions, actions, menées de longue date en faveur des animaux, ni à vouloir y substituer des méthodes radicalement différentes. En revanche, fixer la perspective de l’abolition devrait donner davantage de force, de sens, de cohérence, à bien des initiatives déjà en place et en inspirer quelques nouvelles.

2. Une revendication recevable

La revendication d’abolition de la viande ne s’appuie sur rien d’autre que la morale commune : aussi bien s’agissant de ce qui est dû aux animaux que des restrictions justifiables à la liberté individuelle.

Ne pas maltraiter ni tuer sans nécessité

La condamnation morale des mauvais traitements envers les animaux est largement partagée : il est admis qu’on ne doit pas leur infliger de souffrances inutiles, ni les tuer sans nécessité3. D’autre part, il est factuellement vrai que l’élevage, la chasse et la pêche tuent, et qu’ils infligent des souffrances considérables aux animaux. Il est factuellement vrai que les humains n’ont pas besoin de consommer des produits animaux pour vivre en bonne santé. Se passer de viande ne leur ferme pas non plus la perspective d’une vie épanouissante, ni même la jouissance des plaisirs de la table. Parce que la prémisse éthique fait partie de la morale ordinaire, et que les assertions intermédiaires qui permettent d’en déduire la conclusion sont des faits, pas des opinions, la revendication d’abolition de la viande réunit les conditions pour être reçue comme une proposition qui mérite d’être prise en considération.

Loi morale et loi légale

Le propre d’un impératif moral est d’être une prescription universelle : un énoncé sur ce qui devrait être fait par tous. Abolir la viande, c’est prendre une disposition légale afin que l’impératif moral en cause soit effectivement respecté par tous dans un de ses principaux domaines d’application.

Un tel usage de la loi est difficilement envisageable lorsque s’affrontent dans la population des conceptions foncièrement incompatibles du bien. L’art du politique consiste alors plutôt à trouver des compromis permettant la coexistence pacifique entre tenants d’éthiques distinctes. Cela passe souvent par la fixation de limites à la sphère où elles peuvent prétendre s’exercer, ce qui revient à ne reconnaître à aucune d’elles le domaine d’application universel qu’elles revendiquent4. Mais la protection des animaux contre des pratiques qui leur nuisent gravement ne relève pas de ce cas de figure. La prescription « On ne doit pas maltraiter ou tuer des animaux sans nécessité » fait quasiment consensus. Il n’existe pas de camp significatif qui fasse de la prescription contraire une valeur essentielle (« On doit tourmenter et tuer des bêtes pour son bon plaisir »), ni aucune théorie éthique majeure qui fournisse les bases pouvant fonder pareille conclusion. Dans ces conditions, il n’est pas irréaliste d’œuvrer à ce que la « loi légale » vienne à l’appui de la loi morale.

Et la liberté ?

Il ne manquera pas de voix pour dénoncer un attentat liberticide. Celles-là même qui se sont élevées alors que la revendication d’abolition de la viande n’était portée par personne. Mais combien de temps l’épouvantail du coup de force fomenté par une minorité peut-il faire illusion et empêcher que le débat ait lieu sur le fond ? Les initiateurs de ce mouvement ne disposent d’aucune armée prête à écraser le peuple des carnivores. Ils n’ont ni les moyens ni l’ambition d’en lever une. Pour qu’une loi interdisant la consommation alimentaire de produits animaux puisse être adoptée et appliquée, il faut qu’une grande partie de la population d’un pays y consente. Le projet de loi ne sera examiné qu’au terme d’un processus où un nombre croissant de personnes se seront engagées activement en sa faveur.

Reste qu’établir une interdiction légale, c’est instaurer une contrainte qui s’impose à tous, et qu’un large consentement à une mesure n’équivaut pas à une approbation unanime. De ce fait, il s’agit effectivement de restreindre le domaine laissé à la liberté personnelle. La démarche consistant à revendiquer une telle restriction n’en devient pas pour autant odieuse et inintelligible pour tout autre que ses promoteurs. « Ne pas infliger aux animaux des souffrances inutiles » est dérivé du précepte plus large « Ne pas nuire à autrui », combiné au fait que, les animaux étant sentants, ils font partie des « autrui » à qui il est possible de nuire. Lorsque la viande sera abolie, alors que certains seront encore réfractaires à cette mesure, il ne s’agira pas d’une victoire de la contrainte sur la liberté. Le choix n’est pas entre imposer un diktat aux carnivores récalcitrants (la contrainte) ou ne rien imposer à personne (la liberté). Il est entre contraindre ces carnivores à renoncer à une habitude sans laquelle on peut vivre et trouver plaisir à l’existence, ou continuer à contraindre des bêtes à l’enfermement, la mutilation, la séparation d’avec leurs proches, la privation de la conduite autonome de leur existence… et la mort. Parce qu’il s’agit de restreindre la liberté lorsqu’elle conduit à des comportements qui portent atteinte à la liberté, la santé, le bonheur et la vie d’autrui, on est dans le domaine où – y compris dans les cultures les plus attachées aux libertés individuelles – il est admis que les institutions peuvent (et doivent) contraindre les individus.

3. Producteurs, consommateurs, citoyens

Pourquoi impliquer le citoyen –par une revendication d’ordre politique– dans la remise en cause de l’usage alimentaire des animaux, plutôt que de s’adresser uniquement au consommateur ?

Offre et demande…

Le consommateur peut choisir d’abolir la viande dans son propre royaume (la bannir de sa propre table), ou du moins se soucier des conditions de vie des animaux dans les élevages dont proviennent les produits qu’il achète. Ces deux attitudes sont en progression numérique, mais demeurent très minoritaires. Au niveau mondial, la consommation de chair animale par habitant est en forte progression, de même que les formes d’élevage les moins respectueuses des besoins des animaux. Ainsi, la prescription « On ne doit pas maltraiter ou tuer des animaux sans nécessité » est à la fois largement approuvée et largement inopérante. Tant du côté « offre » que du côté « demande », des facteurs poussent au maintien et à l’extension du système en place.

La pêche et l’élevage sont des activités économiques qui, comme toute autre, ont leur propre logique de croissance. Elles ne se bornent pas à répondre passivement à une demande préexistante. Les évolutions techniques dans ces secteurs ont facilité la conquête de nouveaux marchés. La zootechnie a permis en quelques décennies une explosion des capacités de production et un abaissement prodigieux des prix de revient, de même que le développement de la pêche industrielle. De plus, on se trouve dans des secteurs où tant les coûts que les recettes des entreprises obéissent à des lois assez particulières. La sous-évaluation des terres ou de l’eau à usage agricole, de même que l’absence de prise en charge par les producteurs des dégradations occasionnées par leur activité sur l’environnement, abaissent les coûts qu’ils supportent. En outre, il est fréquent que les possibilités de développement des entreprises ne soient pas strictement dépendantes de leurs recettes de ventes. En effet, l’agriculture et la pêche comptent parmi les activités économiques les plus subventionnées5. Outre un soutien structurel, les pouvoirs publics viennent au secours des producteurs lors d’événements tels que les épizooties ou les hausses du prix des intrants.

Les consommateurs quant à eux… consomment, et ne sont qu’une minorité à être attentifs aux conditions d’élevage au moment des achats. Pourtant, une majorité d’entre eux se déclarent soucieuse du bien-être animal6. Et le nombre de ceux qui expriment un malaise ou un désaccord concernant le fait de tuer des animaux est loin d’être négligeable. Ainsi, d’après une étude cofinancée par le ministère de l’agriculture7, la réprobation de la mise à mort des animaux est déjà le fait d’une majorité de Français pour la corrida et la chasse, et d’une minorité significative pour les animaux élevés ou pêchés. Sur un échantillon de 1000 personnes, le pourcentage de répondants se déclarant « plutôt pas d’accord » ou « pas du tout d’accord » avec les phrases citées est le suivant :

L’idée qu’on puisse tuer un animal au cours d’une corrida vous paraît normale – pas d’accord : 88%.

L’idée qu’on puisse tuer un animal à la chasse vous paraît normale – pas d’accord : 52%.

L’idée qu’on puisse acheter une volaille et l’abattre soi-même vous paraît normale – pas d’accord : 40%.

L’idée qu’on puisse tuer un animal à la pêche vous paraît normale – pas d’accord : 39%.

Il est normal que l’homme élève des animaux pour leur viande – pas d’accord : 14%.

Par ailleurs, 65% des personnes interrogées ont déclaré être d’accord avec l’affirmation suivante : « Cela vous dérangerait d’assister à l’abattage des animaux. »

Les paroles et les actes

Quatorze pour cent des sondés déclarent ne pas trouver normal qu’on élève des animaux pour leur viande, alors qu’eux mêmes consomment le produit des abattoirs8. Il n’empêche que le jugement qu’ils portent est réel ; il peut servir de point d’appui en faveur d’un changement. Ce type de contradiction entre les paroles et les actes n’a rien d’exceptionnel. Aujourd’hui, une majorité d’humains exprime une inquiétude face au réchauffement climatique ou à l’épuisement des énergies fossiles et souhaite sincèrement qu’on trouve des remèdes. Seule une partie négligeable d’entre eux prend l’initiative de changer significativement ses habitudes de consommation afin de préserver l’environnement. En revanche, quand des politiques sont mises en œuvre dans ce domaine, elles sont généralement comprises et acceptées, y compris quand elle induisent des contraintes nouvelles9.

L’explication de ces attitudes apparemment contradictoires mobilise beaucoup plus de données qu’on ne peut en explorer ici. Mentionnons une piste parmi d’autres au travers d’un exemple.

L’impératif moral dicte : « Agis comme tous devraient le faire dans les mêmes circonstances. » À l’automobiliste surpris à se garer sur une place réservée aux handicapés et qui plaide que cet acte isolé ne fera pas grand mal, on lancera le reproche : « Et si tout le monde faisait comme vous ? »

Un principe de conduite ordinaire conseille : « Agis en tenant compte de ce que font les autres. »

Le respect des places de stationnement réservées aux handicapés est l’option qui sera facilement choisie dans une société où l’usage est déjà établi de les laisser libres. Si au contraire tout le monde se permet de s’y garer, le réflexe dominant sera : « Pourquoi irais-je me fatiguer à chercher un stationnement dix rues plus loin alors que cette place sera prise dans 30 secondes par un autre automobiliste valide ? » Ou bien on se laissera simplement guider par l’habitude d’utiliser ces emplacements-là comme des places ordinaires. Seuls les automobilistes les plus sensibilisés aux difficultés des personnes à mobilité réduite ne cèderont pas à la tentation de ne compter pour rien la probabilité (effectivement non nulle) que, pour une fois, ce soit un handicapé qui bénéficie de la place s’ils la laissent libre. Ou bien, sans calcul des conséquences, ils seront simplement arrêtés par le sentiment de malaise qu’ils éprouvent face à un geste qui exprime l’indifférence envers des personnes vulnérables. Mais une majorité ne se contraindra pas de sa propre initiative à faire ce que pourtant elle jugerait bon que tous fassent si on lui demandait d’exprimer une opinion sur le sujet.

Concernant l’usage alimentaire des animaux, les pratiques de consommation en vigueur exigent une maltraitance et une tuerie massives des bêtes. Se démarquer des comportements dominants dans la société (et sortir de ses propres routines) a un coût qui, sans être terriblement élevé, n’en est pas moins réel. Parallèlement, il est tentant de se rassurer sur l’innocuité de sa propre défaillance à agir comme on le devrait en invoquant le fait que cette défaillance est généralisée : « Qu’est ce que ça changerait au sort des poulets que je ne n’achète pas ce poulet-ci alors qu’ils sont produits par centaines de millions ? » Ou bien, les achats se feront de façon routinière, sans se poser de question particulière, en mettant sur le même plan l’achat d’un poulet et celui d’un kilo de carottes. Et il y a peu de chances de se voir rappeler ses devoirs envers les animaux par l’apostrophe « Et si tout le monde faisait comme vous ? » puisque, justement, tout le monde est occupé à faire comme vous.

Impliquer le citoyen

Imaginons qu’on soumette aux Français la question : « Voulez-vous qu’on mette fin à l’élevage et l’abattage des animaux ? » On peut supposer qu’une partie de ceux qui déclarent ne pas être d’accord avec l’idée qu’il est normal d’élever les animaux pour leur viande10 hésiterait à participer par son vote à la pérennité de l’élevage. Et comment réagiraient ceux qui avouent leur malaise à l’idée d’assister à la mise à mort des animaux face à la responsabilité de choisir entre la cessation ou la poursuite des abattages ? À la différence de ce qu’ils font au supermarché, ils ne seraient plus dans le rôle de consommateurs mais dans celui de citoyens, en position de se prononcer sur ce qui s’imposera à tous. Il est moins facile alors d’éviter la réflexion consciente sur la question posée pour n’appliquer qu’une routine, et impossible de se soustraire au choix de ce qu’on juge être bien en invoquant le poids insignifiant de nos propres comportements de consommation, puisque dans ce cas la décision prise vaudra pour la collectivité tout entière. De ce fait même par contre, les craintes qu’inspire le risque de marginalisation sociale en cas d’adoption d’un mode de consommation différent de celui de son entourage n’ont plus lieu d’être.

Combien d’humains exigeraient que l’on reprenne le massacre après qu’il ait été interrompu et qu’ils aient réorganisé leurs vies sans égorger ni asphyxier d’animaux pour s’en nourrir ? Si nous étions dans le temps d’après la viande, il est possible qu’avec des mentalités simplement similaires aux nôtres actuellement, nous ne choisirions pas d’y retourner. Il n’empêche que, partant de l’âge de la viande, le passage dans l’autre sens est difficile à accomplir.

Le projet d’abolition de la viande s’inscrit dans une démarche visant à faire en sorte que la question animale soit posée (aussi) au niveau citoyen. C’est celui où l’impératif moral a une chance d’être moins facilement enseveli sous les routines et les auto-justifications commodes lorsqu’une pratique mauvaise est généralisée : le niveau où on est amené à être conscient d’avoir à prendre une décision raisonnée.

À mesure que la question de la viande fera son entrée parmi les sujets débattus dans le champ politique, il deviendra crédible pour le public qu’il arrivera un moment où la collectivité devra choisir, et que chacun a une responsabilité dans ce choix. Un nombre croissant de personnes seront ainsi incitées à prendre position, à le dire, et se sentiront tenues de justifier leur jugement. Si ce processus s’enclenche, la tension sera alors ressentie plus fortement en cas de contradiction entre le jugement porté et le comportement personnel, et il en résultera une certaine incitation à la réduire. Si un nombre croissant de personnes expriment ouvertement la position jusqu’ici muette « je ne trouve pas normal que l’homme élève (ou pêche) des animaux pour leur viande », il y aura davantage de personnes qui limiteront ou supprimeront leur propre consommation d’animaux. La vocation d’exemplarité de telles attitudes deviendra plus évidente si le débat « pour ou contre l’abolition de la viande » a réussi à se faire une place dans la vie politique. Le choix de ces consommateurs sera clairement compris comme un boycott et non comme l’expression de quelque orientation particulière en matière de diététique ou gastronomie. La progression de ceux qui mettent les actes en accord avec les paroles aidera à son tour à renforcer la crédibilité d’une évolution vers une interdiction de la consommation de chair animale. Il en résultera aussi un développement de l’attitude de consentement passif à l’abolition : celle de personnes qui, sans prendre l’initiative de changer leur comportement individuel, seront prêtes à admettre la mesure comme bonne ou acceptable une fois qu’elle sera adoptée.

Au total, l’évolution des positions affichées dans la vie citoyenne et celle des comportements de consommation se renforceront mutuellement.

4. Assurer l’avenir des anciens travailleurs de la viande

Inscrire la disparition de la viande dans un processus politique fera surgir la question du sort des personnes qui vivent de l’élevage ou de la pêche. On sera amené à se soucier de leur reconversion, et au besoin à la faciliter par des politiques publiques.

Travailleurs des usines à viande

La plus grande partie de la production est aujourd’hui effectuée sur le modèle industriel. Les emplois offerts sont pour la plupart peu ou non qualifiés, physiquement et psychologiquement pénibles. On y rencontre chez les salariés une forte rotation du personnel et une concentration des populations défavorisées en termes d’accès à l’emploi. Il arrive que des actes de cruauté délibérée soient perpétrés envers les animaux11, mais, pour l’essentiel, la violence qu’exercent ces travailleurs est inhérente à l’organisation et à la finalité du travail. Ils ne peuvent pas accomplir les tâches qui leur incombent autrement qu’en négligeant, maltraitant ou tuant des animaux. Certains peuvent y être indifférents ; ce n’est pas la règle générale. Les employés préposés à ces tâches ressentent la brutalité de l’univers où ils travaillent, et la difficulté de s’endurcir pour supporter ce qu’ils doivent faire. Ils s’effraient parfois de leur propre désensibilisation quand ils en arrivent à faire machinalement ce qui au début leur semblait répugnant. « Vous finissez par débrancher toutes les émotions. Rien ne peut plus vous importer sinon vous risquez d’ouvrir les vannes qui retiennent tous ces sentiments négatifs que vous ne pouvez vous permettre de ressentir, tout en continuant à faire ce travail » raconte Virgil Butler, ancien employé d’un grand abattoir de poulets aux États-Unis12. Cette même perception refoulée, mais toujours présente, s’exprime dans ces propos recueillis auprès de travailleurs dans des élevages industriels de cochons en France13 :

Je suis devenue plus dure. […] Les petits cochons, la première année, on les regarde. Le petit porcelet qui dort, on le regarde… […] Au départ, on est un peu comme les citadins qui voient un cochon pour la première fois, puis bon, je suis pas éleveur, je suis salariée… Un cochon qui meurt, c’est embêtant, mais on va pas pleurer quoi. On se laisse plus aussi faire. Je sais que si je fais une erreur, moi on ne me fera pas de cadeaux.

Y’a des cadavres tous les jours. Des fois c’est des maladies, des fois y’a des problèmes respiratoires ou des problèmes digestifs, des fois en maternité, c’est les petits qui survivent pas ou les mères qui les écrasent, y’a plein de causes…

Non, les trois ou quatre premiers mois, je le faisais pas [Tuer les porcelets les plus faibles14], je préférais les laisser claquer tout seuls. Mais bon, des fois ils mettent deux jours… Alors je me dis non, je vais abréger quand même les souffrances. Moi j’aimerais pas rester comme ça si je peux plus rien faire. Végéter comme ça, je pourrais pas, je pourrais pas me laisser comme ça… Alors je me suis décidée quand même à les tuer, parce que…mais bon… Je pleure plus maintenant quand je le fais. Je suis habituée, mais j’ai eu du mal.

Petits producteurs des pays en développement

À l’autre extrémité des modèles de production, la pêche et l’élevage pratiqués avec un capital faible ou nul constituent une ressource pour de nombreuses familles des pays pauvres. Ainsi l’élevage (d’animaux terrestres) représente environ 1,4% du produit intérieur brut mondial (en 2005) alors qu’il est pratiqué par 1,3 milliard de personnes15. Ce contraste entre une contribution modeste à la valeur de la production mondiale et une contribution énorme à l’emploi tient au fait que l’essentiel de la production (donc du nombre d’animaux élevés et abattus) est réalisé par une agriculture intensive employant peu de main d’œuvre, tandis qu’à l’autre bout du spectre, on trouve d’innombrables élevages à productivité très basse, qui le plus souvent ne constituent qu’une activité parmi d’autres pour leurs propriétaires. L’élevage est alors typiquement une activité des plus démunis16. Il ne requiert pas de formation, demande très peu de capital et, dans certaines régions, n’exige pas la location ou la possession de terres (petite basse-cour domestique, usage de terres communes pour le pâturage...). On retrouve le même phénomène concernant la pêche : le revenu de 120 millions de personnes dépend (le plus souvent partiellement) de la pêche, là encore avec une forte proportion (en termes d’emploi) de pêche artisanale pratiquée par des populations pauvres.

Quelques données sur la pêche

Dans un document publié en 2007, la FAO estime à 120 millions le nombre de personnes dont le revenu dépend (au moins partiellement) de la pêche. Elle ne chiffre cependant qu’à 27 millions (en 2000) le nombre de pêcheurs dans le monde.

Sources :
http://www.fao.org/waicent/search/2...
http://www.fao.org/docrep/005/y7300...

La contribution de la pêche à l’alimentation humaine est en moyenne modeste comparée à celle de l’élevage (avec de fortes disparités régionales). La consommation apparente de poissons, mollusques et crustacés est de 16,2 kg par habitant et par an (en 2002) au niveau mondial, dont seulement les 2/3 proviennent de la pêche (le reste étant issu de l’aquaculture).
Source : http://www.greenfacts.org/en/fisher...

D’autres données (issues de statistiques de la FAO) sont disponibles dans cet article de Roland Billard : http://www.pubblicitaitalia.com/coc... Il en ressort qu’en 2000, la pêche ne fournit que 24 % du tonnage total de chair animale produite, et seulement 9% du tonnage global de productions animales (chair + lait + œufs). Pour des raisons que nous ne détaillons pas mais qui figurent dans l’article indiqué, ces chiffres surestiment la part de la pêche dans la fourniture de chair consommable.

Travailler à ruiner des vies

Les « productions animales » constituent un sommet de l’activité économique absurde : détruire des myriades de vies par une prédation organisée à grande échelle (pêche) ou faire naître par milliards des bêtes réduites en esclavage afin de les tuer (élevage), souvent dans la négligence la plus extrême des intérêts des animaux concernés. La résolution précitée exige l’abolition de la viande pour cette seule raison. Ses rédacteurs entendent marquer de la sorte que les torts immenses causés aux victimes de cette boucherie sont une raison suffisante pour y mettre un terme. Si par ailleurs on analyse cette activité au regard des seuls besoins humains, il s’avère qu’elle est globalement inefficace, voire nocive :

Sur le plan alimentaire, les produits de l’élevage ont contribué en moyenne pour 17% à l’apport énergétique et pour 33% à l’apport de protéines en 2003 […]. Il y a de grandes différences entre les pays et groupes de pays, avec une consommation de viande qui s’étage de 5 kg par personne et par an en Inde à 123 kg aux Etats-Unis. […] Sur le plan sanitaire, les produits de l’élevage sont une catégorie d’aliments plus susceptible que d’autres d’être pathogène. Ils peuvent transmettre des maladies des animaux aux humains (zoonoses). L’Organisation mondiale pour la santé animale (OIE) considère que pas moins de 60 % des agents pathogènes humains sont d’origine animale. […] Les animaux d’élevage consomment 77 millions de tonnes de protéines contenues dans des aliments qui pourraient être utilisés pour nourrir des humains, tandis que seulement 58 millions de tonnes de protéines sont contenues dans les aliments issus de l’élevage. En termes d’apport énergétique, la perte relative est beaucoup plus élevée17.

Accompagner la reconversion des travailleurs de la viande

Si la viande n’est pas nécessaire pour pourvoir à l’alimentation humaine, elle est aujourd’hui nécessaire à assurer un revenu aux travailleurs qui la produisent. Il n’est pas éthique de soutenir une activité simplement parce qu’elle procure des emplois. (Faudrait-il entraver les efforts de prévention des maladies ou des guerres pour préserver l’emploi dans les industries pharmaceutique ou de l’armement ?) Il est en revanche réaliste – et éthique – de se soucier de l’avenir de ceux qui aujourd’hui gagnent leur vie grâce aux productions animales quand on entreprend d’y mettre un terme.

Des millions de familles pauvres n’abandonneront pas l’élevage ou à la pêche si cela implique pour elles de passer de la grande à l’extrême misère. Cet abandon devient réalisable si, parallèlement, on élabore des politiques leur permettant de développer d’autres activités. Des mesures incitatives peuvent également s’avérer nécessaires pour faciliter l’acheminement de produits végétaux vers des zones qui n’en produisent ou n’en importent pas suffisamment pour pourvoir à l’alimentation des populations humaines.

Il convient d’ajouter qu’indépendamment de l’abolition de la viande, l’activité des petits producteurs pauvres est déjà compromise. La disparition accélérée prévisible des micro-exploitations résulte de leur non viabilité économique au regard des évolutions actuelles de l’agriculture. Le contrecoup social ne peut être évité que par des politiques visant à développer des emplois dans d’autres secteurs. (Voir encadré reproduisant l’analyse de la FAO)

L’avenir des petits élevages selon la FAO

« Les tendances actuelles de changement structurel impliquent la probable disparition, à rythme accéléré, des petits éleveurs dans les pays en développement comme dans les pays développés. Cette tendance est probablement destinée à persister même quand des mécanismes institutionnels appropriés, tels que les coopératives et la production sous contrat peuvent être utilisés pour connecter les petits éleveurs à l’agrobusiness qui lui s’accroît et se modernise. De tels mécanismes sont importants pour amortir l’impact social du changement structurel. Toutefois, sachant que beaucoup de personnes pauvres s’engagent dans les activités d’élevage faute d’alternative plutôt que par choix, la faillite des petits éleveurs pourrait ne pas toujours être un mal. C’est déjà ce qui se passe dans les pays de l’OCDE ; en général, ce n’est pas considéré comme un problème, et des possibilités d’emploi adéquates existent en dehors de ce secteur. Toutefois, cela devient un problème social majeur si de telles possibilités d’emploi n’existent pas dans d’autres secteurs ; il faut alors mettre en place des filets sociaux de sécurité. Les politiques qui tentent de contrecarrer la tendance de changement structurel, en faveur des petits élevages familiaux, s’avéreront coûteuses. Comme le montre l’exemple de la politique agricole européenne, il se peut qu’elles ne servent qu’à ralentir le processus et peut-être même échouent à le faire. La question cruciale sera de trouver des solutions pour que les personnes concernées puissent trouver un moyen de gagner leur vie en dehors du secteur de l’élevage ou de l’agriculture. »

Source : FAO, Livestock long shadow, op. cit., p. 283

Lorsque la pêche, l’élevage et activités dérivées s’insèrent dans un tissu économique plus riche, le déclin de ces secteurs n’a pas de conséquences négatives à terme. Bien des filières ont disparu dans le passé : la demande se réoriente vers d’autres productions qui, elles aussi, procurent des emplois. Il n’en reste pas moins que les difficultés économiques liées à la disparition de la viande sont concentrées sur des populations particulières (et souvent des zones géographiques particulières où cette activité est importante), créant chez elles la peur d’être plongées dans l’insécurité.

Par ailleurs, les emplois qui disparaissent ne sont pas forcément aussitôt compensés par de nouveaux emplois, créant le risque d’une période de baisse (ou moindre croissance) des revenus et de la demande. Même quand ces délais d’ajustement sont absents, les emplois détruits et les emplois créés pèsent d’un poids inégal sur le terrain social. Les premiers sont occupés par des individus déterminés, qui résistent à une détérioration redoutée de leur situation, les seconds par des individus indéterminés, qui ne peuvent faire pression pour que leur sort s’améliore.

Cette même asymétrie pèse sur la perception qu’a l’opinion publique de telles évolutions : on s’identifie plus facilement à des personnes repérables, qui manifestent leur inquiétude face à un événement que chacun redoute (la perte de l’emploi et du revenu afférent), qu’aux bénéficiaires inconnus des emplois créés et à la souffrance, rendue largement invisible, des animaux élevés ou pêchés. C’est pourquoi on réussira d’autant mieux à sortir nos sociétés de l’âge de la viande qu’on s’emploiera à éviter que le débat public ne s’enlise sur la fausse alternative « sauver l’emploi ou sauver les animaux ».

Le sort des travailleurs liés à l’élevage ou la pêche est une question dont doivent se saisir des partisans de l’abolition de la viande, en se souciant de concevoir, proposer, revendiquer des mesures pour que leur avenir soit assuré. C’est une des raisons pour lesquelles la question de la viande doit être posée au niveau politique. La transition vers une économie d’où les productions animales auront disparu se fera dans de meilleures conditions pour les travailleurs concernés si sont mobilisés à cet effet des moyens dont dispose la puissance publique en termes d’aménagement du territoire, de politiques de formation et d’aides financières de divers ordres.

Cette attention au devenir des travailleurs de la viande ne résulte pas uniquement de l’obligation de tenir compte du poids disproportionné qu’exerce sur l’opinion l’état des choses existant par rapport à ce qui relèverait d’un jugement équilibré. Il n’y a pas lieu de raisonner en termes de concessions nécessaires de l’éthique au réalisme, parce qu’il n’y a pas réellement conflit entre les deux. Il est juste que l’ensemble des citoyens (contribuables) soient sollicités pour faciliter les ajustements économiques nécessaires, au lieu que les coûts de la transition soient concentrés sur ceux qui ont été les exécutants d’une production qui était commanditée par tous. On choisit autant (ou aussi peu) sa consommation que son emploi.

Et surtout : l’abolition de la viande s’inscrit dans un mouvement vers une civilisation plus attentive aux besoins de tous les êtres sentants. Il ne s’agit pas d’instaurer un spécisme inversé où l’on perdrait de vue que les humains eux aussi sont sensibles. Considérer qu’il est du devoir de la collectivité, par la médiation des institutions publiques, de veiller à ce que les anciens travailleurs de la viande trouvent une place convenable dans une société devenue moins violente sera un témoignage de la réalité de cette évolution. Ce sera aussi un signe qui aidera à en finir avec une peur qui fait obstacle à l’émergence d’une attitude plus juste et plus généreuse envers les bêtes : la peur que la fin de l’humanisme18 coïncide avec la remise en cause des dispositifs et valeurs qui ont permis (un peu) de pacifier et de rendre plus solidaires les relations entre humains.

5. La viande avec garantie de bien être animal : une alternative à l’abolition ?

« Il n’y a pas de mal à manger de la viande du moment que les animaux sont bien traités ». Telle est l’opinion la plus fréquemment affichée. C’est celle que les consommateurs de chair animale ressentent comme cohérente avec leur propre pratique : « ce qu’il faut, c’est éviter la souffrance. » De sorte que, tout naturellement, le débat s’engage comme si l’alternative était entre traiter plus « humainement » les animaux mangés, ou bien abolir la viande, la première option étant majoritairement jugée plus raisonnable.

Une fois le problème posé en ces termes, la discussion se limite à la question de savoir s’il est permis ou pas de tuer des animaux pour s’en nourrir, si oui ou non leur donner la mort est un acte moralement anodin. Nous ne développerons pas ce point ici19. Au demeurant, il est douteux que l’issue du débat sur l’acte de tuer se jouera uniquement sur la confrontation de raisonnements éthiques relatifs à sa légitimité. Le plébiscite par les consommateurs de viande de l’élevage dans le bien-être devrait coïncider rationnellement avec la position selon laquelle tuer sans douleur un animal qui a mené une vie plaisante est un acte neutre. Mais en l’occurrence, la rationalité a le parfum d’une rationalisation défensive, qui ne préserve pas totalement ses auteurs du sentiment négatif qu’inspire la tuerie organisée des animaux. Il se pourrait par conséquent que le basculement de l’opinion sur ce sujet dépende largement de ce qui pourra être fait pour mettre fin à l’invisibilisation des opérations de mise à mort. Comme le note Claude Fischler (sociologue, directeur de recherche au CNRS) :

La « filière viande » a une difficulté : il y a certains aspects que, littéralement, on ne peut pas montrer et que l’on ne veut pas voir. Pas même quand les installations sont les plus modernes et que le « bien-être animal » est pris en compte. Une émission de télévision a montré récemment un abattoir moderne, où les animaux sont traités avec soin. On leur diffuse de la musique et ils sont sous des « brumisateurs » d’eau. Les personnes à qui j’ai demandé de commenter cette séquence m’ont souvent dit qu’elles l’avaient trouvée malgré tout choquante. Ce n’est donc pas seulement, semble-t-il, la cruauté du traitement infligé aux animaux qui frappe. Il s’agit de quelque chose de plus profond, qui rend l’idée même de l’abattage difficile à accepter, en particulier de l’abattage en masse20.

En réalité, les deux options – « abolir la viande » ou « continuer à manger des animaux en veillant à leur bien-être » – ne se distinguent pas seulement par la question de la mise à mort. Il y a entre elles une autre différence cruciale. Cette différence est d’ordre pratique : l’option « élevage dans le bien être » n’est pas disponible. Il n’y a aucune trajectoire plausible qui, partant de l’état actuel des choses, conduise à une généralisation des élevages assurant le confort physique et psychique aux animaux.

Évolution de la production de viande

De 1950 à 2005 la production annuelle des pêcheries (hors aquaculture) a été multipliée par cinq, passant de 19 à 95 millions de tonnes21. En 2002, 72% des « ressources halieutiques » étaient exploitées plus rapidement qu’elles ne pouvaient se reproduire22.

Concernant les animaux d’élevage, la production de viande d’animaux terrestres a plus que quintuplé en un demi-siècle (1950-2000), passant de 45 à 233 millions de tonnes23 par an. Sur la seule période 1990-2002, la quantité de viande consommée a crû de 32% en tonnes et de 12% par habitant24.

http://cahiers-antispecistes.org/spip.php?artic

Les commentaires sont fermés.